Regards à l'oeuvre

15.01.2020

Regards à l'oeuvre: l'autoportrait à la corde d'argent de Pedro de Moya


Regards à l'oeuvre est une nouvelle facette de l'Aventure du beau. Imaginée au départ pour partager avec tous ceux qui nous font l'amitié de s'intéresser à nos voyages sans pouvoir y participer, elle nous a paru aussi apte à nourrir plus régulièrement la pratique du "regarder voir" caractéristique de l'Aventure du beau. De quoi s'agit-il? Tout simplement, nous allons de temps en temps vous présenter et vous raconter une oeuvre. Choisie parmi celles qui nous poussent, par exemple à créer un voyage, à vous recommander la visite d'une exposition, d'un musée, d'un site. Ou juste pour le plaisir.

Marie Morand

Notre première oeuvre est bien étrange en vérité. Aucune concession au joli. Si ce n'est la délicatesse de la fourrure et le rendu expressif de la bandouillère à son épaule, on ne dirait pas l'oeuvre d'un bon peintre. Pupille aggrandie, obsessionnellement fixée sur la main qui tient le pinceau, les lèvres surlignées qui s'ouvent en coeur sur un léger filet blanc semblant sortir du corps comme de la fumée, un détail curieux que je découvre en restaurant le tableau. Qu'est-ce donc là? Bien sûr un autoportrait n'est pas a priori destiné à d'autres yeux que ceux de son auteur. Ainsi le peintre peut-il se permettre nombre de singularités. N'empêche, c'est intriguant.

Vêtu à la manière des soldats espagnols recrutés pour les guerres contre la Flandre, avec la sacoche en bandouillère caractéristique de ces "tercios", Pedro de Moya dit son passé sous les drapeaux à la recherche d'un emploi chez le célèbre portraitiste flamand Van Dyck à Anvers. Coiffé d'un turban et tenant un pinceau à la main, il indique son statut de peintre. Certes, mais cette fumée ? J'ai longtemps cherché avant de m'orienter vers les "Vanités". Stimulé par le sentiment de précarité occasionné par les guerres et les épidémies, le XVIIème siècle voit en effet se multiplier les tableaux où se cachent, discrètes, des allusions à la vanité des honneurs et des richesses. "Souviens-toi que tu es mortel!" murmurent-ils tout bas.

Il semble bien que ce soit aussi le cas ici dans cet autoportrait singulier. En effet cette fumée bizarre est en fait la matérialisation que Pedro de Moya semble avoir choisie pour désigner la "corde d'argent", ce lien lumineux de l'âme reliée à son énergie divine qui, contrairement au corps physique, ne meurt jamais. Nous en trouvons la source dans la Bible, au livre de l’Ecclésiaste (Qohelet 12,6 et 8): "N'attends pas (pour honorer Dieu) que se rompe la corde d'argent (...) que la poussière retourne à la poussière et que l'esprit remonte à Dieu qui l'a donné".

Probable "testament allégorique" représentant ce que Pedro de Moya voyait de plus essentiel en lui-même, ce curieux autoportrait, par les recherches qu'il m'a fait entreprendre, m'a rendu curieuse de la peinture espagnole. Quand le hasard d'une restauration vous emmène de Bordeaux à Grenade, à Séville et au Prado... Quelle chance!

Gisèle Carron

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