Regards à l’oeuvre

17.03.2022

Regards à l'oeuvre: retable d'Issenheim, la résurrection d'un chef d'oeuvre

Peint à l’origine pour le couvent des Antonins, fleuron de la riche seigneurie d’Issenheim sise entre Mulhouse et Colmar sur la route de pèlerinage Bâle-Compostelle, ce monumental polyptique à doubles volets peints, dus à la maîtrise de Mathias Grünewald, a été réalisé entre 1512 et 1516 pour un ordre réputé dans le traitement du mal des ardents, le fameux  "feu de Saint-Antoine ", une douloureuse maladie courante au Moyen Age, due à un champignon toxique souvent présent dans le seigle et caractérisée par d'intenses brûlures intestinales (le feu) qui se généralisent jusqu'à susciter des convulsions, de la desquamation, des gangrènes et des crises hallucinatoires. Saint Antoine ayant résisté au feu des tentations était invoqué pour conjurer ce fléau. Le retable de Grünewald co-habitait dans l'église antonine avec d'autres oeuvres d'artistes prestigieux du Haut-Rhin comme Martin Schongauer ou Hans Holbein l'ancien, tant le couvent s'était enrichi de dons suscités par son efficacité hospitalière qui s’étendait aussi aux soins des pestiférés. Ces oeuvres furent toutes dispersées ou détruites par la Révolution française et l'incendie du couvent en 1831. Mis à l'abri à temps, le polyptique de Mathias Grünewald, ce chef d'oeuvre d'un des maîtres les plus inclassables de la Renaissance allemande, est conservé pour notre plus grand bonheur au Musée Unterlinden à Colmar, où il a toujours suscité l'intérêt et la stupeur des amateurs par ses audaces expressives et sa sombre dramaturgie. (ci-dessous, photo de l'ensemble avant restauration). 

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Or, voilà qu'à partir des années 2000, des analyses répétées sur le retable ont montré combien les repeints et les vernis ajoutés avaient altéré l'œuvre au fil du temps, au point d'occulter certains détails, de modifier grandement la tonalité de la palette de l'artiste et d’en supprimer la perspective.  En 2007, afin de retrouver la polychromie originale de l’œuvre, une intervention de suppression des vernis ajoutés a démarré. Celle-ci mit rapidement au jour sur le panneau de la Tentation de saint Antoine, une couche picturale vivement colorée avec des bleus incroyables pour l’époque. (photo ci-dessous en cours de restauration) Mais on ne touche pas impunément à un chef-d’œuvre. Le fort contraste avant et après la suppression des vernis ameuta des voix critiques hors des murs de l’atelier du musée pour s’étaler en grandes polémiques dans la presse. La hantise de supprimer la fameuse patine allait provoquer en 2011 l’arrêt en urgence du dévernissage et de l’intervention sur le retable. Certains articles de presse arguèrent que les études préliminaires n’étaient pas assez poussées et que le cahier des charges n’était pas suivi par une commission d’experts assez importante! Heureusement, le musée ne baissa pas les bras. Après la constitution d’une nouvelle commission, le traitement a repris en 2018 et se termine ce printemps 2022. Juste à temps pour notre voyage!

Haut-Rhin 2022, Grünewald, Retable d'Issenheim, 1513

Depuis la presse est dithyrambique:le chef-d’œuvre n’a jamais mieux porté son nom. A l’instar de celui des panneaux, le ton des articles s’est éclairci et désormais il célèbre la flamboyance retrouvée du retable et le génie coloriste de Grünewald. Voir ou revoir le retable d’Issenheim après sa restauration serait un choc selon les témoignages reçus. C'est bien ce que nous espérons lorsque nous nous y rendrons lors de notre aventure du beau en Alsace au mois de juin.

La particularité picturale de Grünewald se distingue par une palette plus riche que celle de ses contemporains allemands. A l'or, à l’argent, aux pigments usuels d’origine minérale, aux oxydes, ocres, blanc de plomb, Grünewald ajoute l’antimoine à l’aspect métallique ainsi que le quartz.  Le travail du broyage de ces nombreux pigments en grains plutôt grossiers manifeste l'intention de maximiser la force colorante de chacun d’eux. Le choix fait par l'artiste de privilégier les pigments d’origine minérale, combiné à l’usage rare de l’antimoine, s’avèrera déterminant dans le résultat magique que nous observons aujourd'hui.  En optant pour une prééminence des couleurs primaires juxtaposées en couches ou en glacis colorés, Grünewald put réaliser des effets expressifs animés et insolites. Pêchées dans les rapports des restauratrices et des restaurateurs,  ces citations de spécialistes qui ont de l’expérience sont un avant-goût de ce que nous pourrons admirer sur place: « la qualité de certains drapés est stupéfiante» ou encore « les couleurs retrouvées insufflent toute leur énergie aux trois scènes de l’Annonciation, de la Nativité et de la Résurrection. Les rouges et jaunes vifs alternent avec des dégradés acidulés, une audace spécifique du maître. » (photos ci-dessous avant et après restauration)

Haut-Rhin 2022, Mathias Grünewald, Nativité, Retable d'Issenheim, 1513, Colmar, Musée Unterlinden, avant restauration

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Compliment aux restauratrices et restaurateurs qui ont fait face avec brio à un tel enjeu! Et bravo aux décideurs qui ont osé ressuciter la vraie palette de Grünewald!

La polémique aujourd’hui se tourne vers un autre chef d’œuvre, que dire,  une icône:  La Joconde de Leonardo da Vinci. Le projet d’aménagement d’un nouvel espace de présentation au Louvre et la récente réalisation par un laboratoire de Torino d'une image virtuelle montrant ce que pourrait être La Joconde avec ses vraies couleurs ont lancé les débats. La Joconde restera-t-elle intouchable à l’avenir ? Voir le retable d’Issenheim restauré et comprendre ce que d’infimes interventions manuelles ont été capables de mettre au jour permettra assurément de faire avancer le propos.

En tous cas, on se réjouit déjà de l'opportunité qui nous est offerte en juin par notre voyage pour apprécier à sa juste valeur ce merveilleux Retable d'Issenheim ressucité!

Gisèle Carron et Marie Morand

 

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